Pour les 20 ans de Bruxelles-Capitale, la région a demandé à 20 artistes de Bande dessinée de faire une illustration sur le thème de... Bruxelles. Avril, De Crecy, Schuiten, Vermeulen, Van Hasselt, Juillard, Dominique Goblet, Berthet, Loustal, Bravo, Cédric Manche, Sacha Goerg, Renaud Colin, Gotting, Geerts, Vincent Mathy, Merveille, Régis Lejonc , Johan De Moor et moi-même. Chacune de ces oeuvres sera reproduite dans la ville, puis regroupées dans un livre. Je l’ai intitulée L’Archange et le Zinneke. Voici ce que j’ai écrit à ce sujet, pour commenter mon envoi...
Evoquer Bruxelles, donner une image de mon lieu de naissance, c'est comme parler de ma mère. C'est tellement intime... Un cortège de souvenirs épars, de fragments de vie, de sensations baroques... Comment résumer l'odeur des baraques à frites après la pluie, le moyen-âge au coin de la rue et un ciel aussi bas que la lumière y est rare. Des femmes voilées promenant leur chien sans race devant Manneken Pis, battant le pavé mouillé d'une capitale européenne qui n'en a pas tout à fait le titre, mais la fonction, d'une région qui en a le nom, mais pas tout à fait la fonction. Toute la poésie de l'à peu près, du presque et du "half en half".
Bruxelles, ma ville... J'y suis né, en plein centre, sous l'aile d'un archange terrassant le dragon, presqu'en même temps que la Communauté Européenne. Saint Michel, patron de la ville, n'a d'ailleurs jamais vaincu le dragon. Car leur combat éternel est celui d'un couple marié contre nature, au sommet de l'hôtel de ville. Ici, on ne s'envole pas, on apprend à vivre "avec".
Aujourd'hui que j'ai perdu la foi chrétienne, que je travaille avec des parisiens, je comprends enfin que le surréalisme est une invention belge confirmée par son bilinguisme et sa multiculturalité. Que le mystère de ma ville ne se dévoile qu'à ceux qui l'ont quittée. Que si impossible n'est pas français, il est politiquement bruxellois. Que le mot bâtard se dit ici zinneke, et que je suis fier d'en être un. Même si c'est un honneur intraduisible. Que le chef-d'oeuvre de l'Art nouveau, le palais Stoclet, ne se visite pas. Que son maître d'oeuvre a préféré un viennois nommé Gustav Klimt pour le décorer, plutôt que son chef de file bruxellois, Fernand Khnopff. Que saint Michel ne s'est toujours pas envolé, et qu'actuellement, peut-être assagi, il pactise avec son vieux démon.
Voilà pourquoi j'ai voulu rendre hommage à Khnopff, à mes yeux le plus emblématique de nos peintres. Je me suis inspiré de son tableau Des Caresses, ou l'Art, ou le Sphinx, de sa facture symbolique, mystérieuse et alchimique, qui rend les décors indéchiffrables autant que le sujet. Pour perpétuer la confusion de sens, l'archange a pris la place de l'androgyne, alors que le dragon s'est métamorphosé en un sphinx moderne, aussi mystérieux pour nous aujourd'hui que la jeune immigration, par les questions qu'elle nous pose sur notre futur. En bon bruxellois, j'ai rajouté une mosaïque "d'architextures" improbables en mélangeant des techniques opposées, photo et dessin, ordinateur et pinceau, matières et vides, imaginaire et réel. Car si Dick Annegarn ne l'avait pas chanté, je le confirme: Bruxelles, ma belle, Babel, bilingue et baroque, est d'abord la capitale des Zinneke.
